Démarche artistique


Je travaille sur le concept d’habiter au-delà de l’espace architectural et je m’intéresse au réensauvagement comme expression de la résistance face à l’effondrement des systèmes naturels. Je marche, flâne avec mon appareil photo à la recherche de paysages comme supports à une intériorité. Dans ma démarche, à la frontière de plusieurs médiums, j’ai la volonté de traiter l’image photographique comme un volume. J’ai une pratique d’atelier, c’est-à-dire que je passe par l’expérimentation matérielle et traite la photographie comme un médium plastique. Mon travail met en jeu des œuvres qui naviguent entre objet et image, entre l’espace intérieur et extérieur. Dans cette logique, des vêtements et des meubles, symbolisant le corps humain, sont réutilisés. Je crée des installations avec du mobilier de seconde main que je recouvre avec des photographies de nature minérale faites par mes soins. Dans ces installations le mobilier qui renvoie à la sédentarité et à l’intime coexiste avec des images de roches sédimentaires qui convoquent d’autres imaginaires. Je souhaite développer une approche sensible et poétique de ces objets, ce qui permet de créer de nouveaux récits. D’œuvre en œuvre, les notions de mémoire et d’intime apparaissent en filigrane. Mon travail est traversé par la mise en scène dans les environnements naturels et urbains que je rencontre. Ce sont des actions de courte durée avec un protocole de travail : une personne, un lieu, un habit avec l’intention d’interroger la manière dont nous pouvons faire corps avec notre environnement. Cette façon de travailler, que je conçois comme une forme de résilience, correspond à ma vision du monde dans laquelle la nature et l’homme ne font qu’un.

                                                                                                                                                                        Liis Lillo, 2024

Memory, imagination and reality

Liis Lillo (1987) is a contemporary artist based in Toulouse, France, whose work is characterised by landscape experience. In her works, she uses elements of documentary photography, photo productions and material objects. Lillo has said that by reusing clothes and furniture, she is not interested in their individual past, but rather in the idea that they symbolise the human body. She covers the installations made of used furniture with photos depicting mineral nature.
In the magazine, we show her series Si un jour... (If Once...), where the artist has contrasted real places with the micro-architecture of imaginary places, to investigate how our memory and imagination affect the perception of reality.
How is your creation born? Do you see the finished artwork in your mind's eye and start moving towards it, or on the contrary, do you start looking for a material form for the idea during the process?
When it comes to photo productions, I have a certain feeling that I want to convey. I look for a place, take several photos and finally choose only one of them. Sometimes "happy accidents" can also give a new idea. For installations, I choose furniture according to its forms and try to imagine which photographs of mineral surfaces would suit it. I also do things without knowing for sure if it will become a new project. An idea is important, but it can also arise through process, experimentation and error. The Si un jour... project started during the coronavirus quarantine. I was planning to move and was wondering what I would do with all my old photos. In the end I decided not to move and started to create micro-architectures from photographs and wood left over from my previous works. Si un jour… was born out of recycling and it felt right.
How long have you been working as an artist and what changes and developments do you see in yourself and in your work?
Since finishing my studies at the Toulouse Higher Institute of Arts and Design in 2013, I have officially been a practicing artist. There have been periods when I have not been able to engage in creation. However, this has not meant that I haven't thought about different projects even then. At the moment, my lifestyle and way of thinking are connected with creation, I can't and I don't want to give up art. It is my strength and my lifebelt.
The biggest change happened after 2016, when I got my own studio. There was an opportunity to work in a certain place and also to store things. I was able to experiment and started making photo collages and furniture installations. There have been other things that have also helped me move forward creatively. For example, in 2020 I was able to exhibit all my photo productions in a large format for four months in an outdoor space. For me, it was a retrospective exhibition that allowed me to progress. Currently, I increasingly want to connect photo productions and installations. This year, I have been selected to participate in a mentorship program that takes place at a photography college in the city of Arles. I really hope that this experience will also become a new stage of creativity.
What is the role of photography as a medium in your artwork? Has the practical meaning of its use changed over time?
It's an instrument and content. I am interested in exploring the boundaries between photography and other media. I create installations where it is difficult to tell whether it is still photography or something else. Over time, my work has evolved, but photography is still my tool and subject.
Is it important for you to work on an art project every day, or do you just live and do other things in the meantime?
I don't do creative work every day. There is also a lot of administrative work in my life: emails, accounting, organisation, applications, communication, working with a young audience and also studying. I always complete urgent tasks and only then can I freely devote myself to the creative process. It often happens that there is not much time left for this. My task is to find a balance between these activities. In general, it is the most difficult because there are no rules, you have to create them yourself. Life and creation are connected. This is the lifestyle I have chosen for myself, there is no way to draw a line between them.

* interview issue de la publication par le magazine photos Positiiv, nr° 56, printemps 2024 


Une forme mal définie, un corps à peine dissimulé derrière un vêtement, rejoue les lignes et les couleurs de l’architecture située à l’arrière plan d’un cliché photographique. La série d’images (Habit-A, 2011-2013) prise dans des contrées reconnaissables et d’autres plus lointaines au gré des voyages de l’artiste en Chine ou même dans son pays natal, l’Estonie, résulte d’une action sur le vif. Qu’est ce qui d’emblée notre attention ? L’habitat, l’habit ou le corps absent ? La juxtaposition des trois éléments renvoie à leur propre vacuité, chacun cherchant à redéfinir son statut, entre habitat premier et seconde peau. Le tissu n’étreint pas comme une Demeure d’Etienne Martin. Il sert davantage à déconstruire la forme, la démanteler - qui dérive étymologiquement de manteler « couvrir d’un manteau »  - pour engager d’autres écritures. Le projet de Liis Lillo ne serait-il pas alors de retourner à l’expérience du corps dans l’action picturale et plastique ? Dans un premier temps, l’artiste se met en scène dans ses photographies avant d’envisager des travaux sur le mode participatif (Tisser une chambre à soi ; Sous Abris, 2012). Cela relève tant d’une économie de moyens que du désir d’investir physiquement un espace patiemment choisi après de nombreux repérages. Ses actions photographiées dans les espaces publics renvoient aux Needs de Didier Courbot ou encore aux Anarchitekton de Jordi Colomer. Elles tentent de réinsuffler une forme de vitalité, d’humanité à une réalité compacte et homogène qui rend toute ville identique. Le choix d’éléments symboliques comme la colonne (Les cariatides modernes, 2013), dont le diamètre a été défini par Vitruve à partir de la longueur du pied de l’homme, renvoie à de nouvelles aspirations pour l’architecture, moins déshumanisantes. La « colonne sans fin » au titre engagé (Les mains libres, 2012) édifiée à partir de fausses manches censées protéger les habits des chinois durant les activités manuelles revêt cette même dimension critique. D’ailleurs l’artiste convoque le vêtement pour interroger tous les corps ; moral, politique, physique, psychique… D’intime, il devient rapidement interchangeable lors de la manipulation du livre sans reliure Chorégraphie (2012-2013) composé d’images d’habits étendus sur des âmes de bambous à Shanghai. Ce qui pourrait passer pour un simple jeu formel sans conséquence en appelle à une permutation des corps et des identités. Cette dimension affective s’exprime en filigrane, à travers la couleur et les motifs des vêtements choisis, tandis que l’habit s’impose comme concept. L’accumulation du Mur de plis (2014) ou de la Ruche (2014) confère au textile un pouvoir structurant, une densité qui lui permettent de revisiter l’architecture primaire. Dans Adaptation (2012), Liis Lillo s’inspire des traditions du peuple touareg pour cacher ses émotions. Sur ses propres terres, à proximité du lac Peïpus à la frontière de l’Estonie, l’artiste envisage l’espace physique du paysage de glace comme support à une intériorité (En attente du départ de la glace, 2013) et rappelle combien les artistes, exilés volontaires, sont amenés à affronter leurs propres fantômes.

Alexandra Fau


* texte commandé par le Centre d’art au Pavillon Blanc et l’association ACA-PBC à l’occasion du 1er «prix de la jeune création des Amis du Centre d’art-Le Pavillon Blanc de Colomiers», juin 2014